Perference : a quel corps appartient mon corps ?

Arnaud Alessandrin

Comme cette lettre a vocation à devenir publique, permets-moi de contextualiser. Tu m’as fait l’honneur de participer, avec Karine Espineira, à une table ronde intitulée « porno-graphieS » pour les « Queer Days » que j’ai organisé à Bordeaux les 7-8-9 février 2013.

Rachel, je t’écris ces quelques mots d’un endroit qui n’est plus réellement le même depuis que je t’ai rencontré. Alors ces mots, avant tout autre chose, ce sont d’abord des mots d’amitié.
Il y a eu cette conférence pour laquelle je t’avais demandé de nous présenter ce qu’était, selon toi, le post-porno. Alors que tu passais les diapos de ton power point, tu t’es déshabillé. Tu m’avais demandé mon autorisation (c’est gentil), mais était-ce vraiment nécessaire ? Il y avait ce vocabulaire qui revenait souvent : « être bienveillant », « être amical ». Peut-être était-ce tout simplement ça. Je les entends tu sais, ceux qui disent que ça a déjà été fait, que tout ce qui s’approche de prés ou de loin du « queer » ne sait faire que ça, que c’est « post » mais déjà dépassé. Et je m’en fiche à vrai dire puisque dans la salle, personne n’avait jamais assisté à une conférence de la sorte. T’as remarqué, déjà, j’écris « de la sorte ». Car il faut écrire quoi ? « Performance » ? « Conférence » ? Disons Perférence ! Tu perférencais, donc. Mais qu’est ce que t’as fais ? Je ne sais pas si on peut le dire ainsi, mais tu es comme sortie de l’écran. C’est comme si le corps de la performeuse porno était devenu, progressivement que tu t’effeuillais, aussi, le corps de la conférencière. Dans le même temps, nous, le public, nous devenions tes doubles spectateurs. Une mise en abîme du voir dans laquelle tu nous voyais te voir, nous, étonnés, attentifs et perturbés. Tu le sais mieux que moi puisque, dans ce mouvement, nous sommes nous aussi devenus ton public. Dis-moi : quels visages on avait ? Quels yeux aussi. On a osé regarder tes seins, tes fesses, tes vêtements qui tombaient ? Ou bien, alors, sommes-nous restés prisonniers de ton visage comme pour ne plus voir mais seulement entendre, non plus la performeuse mais la conférencière, dont le corps aurait été segmenté. Entendre pour ne pas voir, c’est ça. C’est étrange aussi.
Et puis il y a ton statut qui change. Tu sais l’interpellation qui nous est faite ? Au fond, c’est celle-ci, celle qui nous demande « hey, vous là, dans le public, vous savez quel corps vous regardez ? ». C’est le corps de l’universitaire qui cite Foucault ou c’est celui de la performeuse tenue en laisse dans la vidéo ? « Hey, vous là, dans le public, à quel corps appartient mon corps ? ». « Je suis à la frontière entre le corps de l’expert et le corps de l’expertise ». Ou plutôt « Je suis les deux corps, je suis le même corps, je n’ai plus besoin de cette frontière ». Tu fais bien. En ces temps de la reconnaissance et de la légitimité, des égos bien souvent, ces mots sont devenus doctrinaires. Arnaud Alessandrin

Comme cette lettre a vocation à devenir publique, permets-moi de contextualiser. Tu m’as fait l’honneur de participer, avec Karine Espineira, à une table ronde intitulée « porno-graphieS » pour les « Queer Days » que j’ai organisé à Bordeaux les 7-8-9 février 2013.

Rachel, je t’écris ces quelques mots d’un endroit qui n’est plus réellement le même depuis que je t’ai rencontré. Alors ces mots, avant tout autre chose, ce sont d’abord des mots d’amitié.
Il y a eu cette conférence pour laquelle je t’avais demandé de nous présenter ce qu’était, selon toi, le post-porno. Alors que tu passais les diapos de ton power point, tu t’es déshabillé. Tu m’avais demandé mon autorisation (c’est gentil), mais était-ce vraiment nécessaire ? Il y avait ce vocabulaire qui revenait souvent : « être bienveillant », « être amical ». Peut-être était-ce tout simplement ça. Je les entends tu sais, ceux qui disent que ça a déjà été fait, que tout ce qui s’approche de prés ou de loin du « queer » ne sait faire que ça, que c’est « post » mais déjà dépassé. Et je m’en fiche à vrai dire puisque dans la salle, personne n’avait jamais assisté à une conférence de la sorte. T’as remarqué, déjà, j’écris « de la sorte ». Car il faut écrire quoi ? « Performance » ? « Conférence » ? Disons Perférence ! Tu perférencais, donc. Mais qu’est ce que t’as fais ? Je ne sais pas si on peut le dire ainsi, mais tu es comme sortie de l’écran. C’est comme si le corps de la performeuse porno était devenu, progressivement que tu t’effeuillais, aussi, le corps de la conférencière. Dans le même temps, nous, le public, nous devenions tes doubles spectateurs. Une mise en abîme du voir dans laquelle tu nous voyais te voir, nous, étonnés, attentifs et perturbés. Tu le sais mieux que moi puisque, dans ce mouvement, nous sommes nous aussi devenus ton public. Dis-moi : quels visages on avait ? Quels yeux aussi. On a osé regarder tes seins, tes fesses, tes vêtements qui tombaient ? Ou bien, alors, sommes-nous restés prisonniers de ton visage comme pour ne plus voir mais seulement entendre, non plus la performeuse mais la conférencière, dont le corps aurait été segmenté. Entendre pour ne pas voir, c’est ça. C’est étrange aussi.
Et puis il y a ton statut qui change. Tu sais l’interpellation qui nous est faite ? Au fond, c’est celle-ci, celle qui nous demande « hey, vous là, dans le public, vous savez quel corps vous regardez ? ». C’est le corps de l’universitaire qui cite Foucault ou c’est celui de la performeuse tenue en laisse dans la vidéo ? « Hey, vous là, dans le public, à quel corps appartient mon corps ? ». « Je suis à la frontière entre le corps de l’expert et le corps de l’expertise ». Ou plutôt « Je suis les deux corps, je suis le même corps, je n’ai plus besoin de cette frontière ». Tu fais bien. En ces temps de la reconnaissance et de la légitimité, des égos bien souvent, ces mots sont devenus doctrinaires. Arnaud Alessandrin

Comme cette lettre a vocation à devenir publique, permets-moi de contextualiser. Tu m’as fait l’honneur de participer, avec Karine Espineira, à une table ronde intitulée « porno-graphieS » pour les « Queer Days » que j’ai organisé à Bordeaux les 7-8-9 février 2013.

Rachel, je t’écris ces quelques mots d’un endroit qui n’est plus réellement le même depuis que je t’ai rencontré. Alors ces mots, avant tout autre chose, ce sont d’abord des mots d’amitié.
Il y a eu cette conférence pour laquelle je t’avais demandé de nous présenter ce qu’était, selon toi, le post-porno. Alors que tu passais les diapos de ton power point, tu t’es déshabillé. Tu m’avais demandé mon autorisation (c’est gentil), mais était-ce vraiment nécessaire ? Il y avait ce vocabulaire qui revenait souvent : « être bienveillant », « être amical ». Peut-être était-ce tout simplement ça. Je les entends tu sais, ceux qui disent que ça a déjà été fait, que tout ce qui s’approche de prés ou de loin du « queer » ne sait faire que ça, que c’est « post » mais déjà dépassé. Et je m’en fiche à vrai dire puisque dans la salle, personne n’avait jamais assisté à une conférence de la sorte. T’as remarqué, déjà, j’écris « de la sorte ». Car il faut écrire quoi ? « Performance » ? « Conférence » ? Disons Perférence ! Tu perférencais, donc. Mais qu’est ce que t’as fais ? Je ne sais pas si on peut le dire ainsi, mais tu es comme sortie de l’écran. C’est comme si le corps de la performeuse porno était devenu, progressivement que tu t’effeuillais, aussi, le corps de la conférencière. Dans le même temps, nous, le public, nous devenions tes doubles spectateurs. Une mise en abîme du voir dans laquelle tu nous voyais te voir, nous, étonnés, attentifs et perturbés. Tu le sais mieux que moi puisque, dans ce mouvement, nous sommes nous aussi devenus ton public. Dis-moi : quels visages on avait ? Quels yeux aussi. On a osé regarder tes seins, tes fesses, tes vêtements qui tombaient ? Ou bien, alors, sommes-nous restés prisonniers de ton visage comme pour ne plus voir mais seulement entendre, non plus la performeuse mais la conférencière, dont le corps aurait été segmenté. Entendre pour ne pas voir, c’est ça. C’est étrange aussi.
Et puis il y a ton statut qui change. Tu sais l’interpellation qui nous est faite ? Au fond, c’est celle-ci, celle qui nous demande « hey, vous là, dans le public, vous savez quel corps vous regardez ? ». C’est le corps de l’universitaire qui cite Foucault ou c’est celui de la performeuse tenue en laisse dans la vidéo ? « Hey, vous là, dans le public, à quel corps appartient mon corps ? ». « Je suis à la frontière entre le corps de l’expert et le corps de l’expertise ». Ou plutôt « Je suis les deux corps, je suis le même corps, je n’ai plus besoin de cette frontière ». Tu fais bien. En ces temps de la reconnaissance et de la légitimité, des égos bien souvent, ces mots sont devenus doctrinaires.